17-05-31- Bretonnitude Couv 1En pleine époque de Brexit, le blog avait salué la bretonnitude à la sortie du livre de l'écriturialiste Yves Lainé. Souvenez-vous d'un clic!

Même si la presse régionale bretonne Presse Océan ou Ouest France l'a laissé de côté, l'ouvrage est aujourd'hui à l'honneur grâce à une critique élogieuse de Michel Germain.

C'est un plaisir pour le blog de la livrer à ses lecteurs en pleine vélléité sécessioniste de la Catalogne

Bretonnitude, parYves Lainé.

Essai, Ecrituriales (181 p., 14 €)

Par son suffixe final, le néologisme « bretonnitude » induit pour le linguiste la notion d’attitude, de posture assumée et revendiquée en lien avec son radical, le terme « breton ». Yves Lainé assume le choix de cette dérivation lexicale. Il assortit en effet le titre de son dernier livre, Bretonnitude, d’un sous-titre explicatif « et autres celt-attitudes sur fond de Brexit ». Dès lors, le lecteur subodore une allusion claire aux valeurs constitutives de l’univers celte confrontées à la globalisation européenne. L’association du titre et du sous-titre fait émerger les mots clés essentiels qui sous-tendent son propos : la Bretagne, son identité, les particularités celtes dans une Europe confrontée au phénomène conjoncturel du Brexit. En clair, ce dernier évènement n’est-il pas, sinon l’occasion d’une refondation, du moins celui d’une réflexion sur la place des peuples originels dans l’équation européenne ?

Par cet intitulé, Yves Lainé entend signifier également au lecteur son intention de vagabonder librement par la pensée, de laisser le fil de sa réflexion emprunter les multiples questionnements ayant trait, par-delà la Bretagne, aux spécificités des valeurs de la Celtie – notre Keltia, cette Celtic Fringe associant Bretagne, Cornouaille, Ecosse, Irlande, Ile de Man et Pays de Galle – comme vecteurs de différenciation ou d’intégration à la construction européenne. Loin d’asséner des vérités définitives, le livre questionne, interroge, ouvre des pistes de façon lucide.

Les particularismes des celtes

Logo sans nomDans son cheminement analytique, l’ouvrage aborde dans une approche tout à la fois sociétale, familiale, éthique voire esthétique, les particularismes des Celtes dans leur relation à l’argent, à l’économie, leurs ressorts émotionnels ou de motivation. Cet inventaire laisse surtout apparaître le différentiel existant entre ces attentes et la perception qu’en ont les politiques.

À l’heure ou le débat sur le Brexit confronte les opinions et où la question de l’émancipation de la Catalogne catalyse l’actualité, l’auteur entreprend une investigation aussi érudite que réussie sur les leçons que peut tirer une Europe un peu atone de la décision prise par nos voisins grands bretons. En parallèle, il s’interroge sur les apports respectifs des différentes ethnies originelles, aujourd’hui constitutives à part entière de l’Europe.

Loin de prôner la sécession de la Bretagne, à l’exemple de son voisin d’outre-Manche, le livre est surtout un vibrant plaidoyer pour l’Europe, incitant à se poser enfin les questions essentielles. Nul doute que les interrogations auxquelles est confrontée aujourd’hui la communauté européenne sont l’expression tardive d’une incapacité à traiter plus tôt et de façon adéquate des questionnements essentiels. Le Brexit constitue en ce sens une opportunité de réfléchir posément au rôle imparti aux différentes régions. Comment et de quelle façon, prendre en compte ces minorités culturelles essentielles ? De quelle façon ces dernières doivent-elles s’exprimer et se manifester, dans le respect de leurs particularismes ?

Une formidable odyssée

Le livre se décompose en douze chapitres qui constituent les facettes d’un même prisme pour aborder globalement le sujet sous des angles distincts. On ne relève surtout – dans le propos de l’auteur et dans son exposé – nulle volonté d’exhaustivité mais le souci honnête de se poser frontalement les questions qu’on élude à Bruxelles, par volonté simplificatrice.

De façon synthétique, Yves Lainé rappelle la diaspora des Celtes au cours des siècles. Venus des confins de la mer caspienne et de l’Himalaya, ils se sont ensuite établis à l’est de l’actuelle Europe, avant de conquérir l’Italie, l’empire des Gaules et jusqu’à l’île de Bretagne. Puis viendra la colonisation de l’Armorique par les Celtes de l’Ile de Bretagne, chassés au quatrième siècle par les Angles et les Saxons.

Cette formidable odyssée est à l’origine de multiples métissages, confrontant leurs gènes à ceux des peuplades des régions traversées. Au fil des pages, les sujets abordés traitent du sentiment d’appartenance, voire de la fierté qui découle de l’attachement à une région. Ils ne se réduisent pas – suivant la locution pléonastique – aux seuls « nés natifs », autochtones établis depuis plusieurs générations, mais aborde sans ambiguïté la diversité de ceux qui, par choix électif, ont choisi d’y vivre. C’est ainsi que s’est fondé et nourri un métissage nécessaire et vital. Plus avant, le texte s’attache aux typologies des représentations spatiales de l’Europe en matière de comportement. De façon macroscopique, l’auteur distingue quatre communautés distinctes : celles des populations gréco-latine, germano-scandinave, slave et celtique.

Par la suite, l’auteur évoque les risques du décalage souvent constaté entre l’évolution notable de la connaissance et la moindre progression, voire régression, de la conscience politique. Il aborde les courants migratoires qui ont affecté la Bretagne au cours des siècles, avant de traiter des particularismes de la société bretonne au regard des représentations des figures paternelle et maternelle.

La question de l’impact exercé sur la Bretagne par son environnement maritime fournit la matière d’un nouveau chapitre, avant l’évocation plus tard du sentiment d’attachement des Bretons à leur terre, sans exclusive du fait de leur goût revendiqué pour les voyages qui les poussent à parcourir le monde puis à s’en revenir. L’imaginaire celte est ensuite évoqué avec ses formes d’expression et sa musicalité propre.

Le résumé du parcours d'une vie

Plus avant, l’auteur évoque le rapport à l’argent des Bretons au regard d’autres populations. À travers l’exemple de Brittany Ferries ou s’effectua une partie de sa propre carrière professionnelle, Yves Lainé montre comment une aventure humaine collective peut fédérer au-delà de la seule motivation financière.

Dans les derniers chapitres de son livre, l’auteur s’interroge sur la faible conscience politique de nos concitoyens dont, par expérience, seule une minorité se soucie d’imaginer par projection l’évolution de son pays. À l’aube du XXIe siècle, Yves Lainé avait écrit Veille d’un éveil au XXIe , un travail d’exégèse qui par la scrutation des journaux et dossiers de l’époque tentait d’esquisser l’amorce d’une prise de conscience.

Au fil de son propos l’auteur égrène des souvenirs de rencontres, de personnalités, de situations qui ont marqué sa vie ou frappé son imagination. Il s’est nourri de ses lectures, de sa confrontation au réel à travers ses expériences et son parcours professionnel. Le livre est à ce titre un résumé du parcours d’une vie.

Un idéal de dépassement supranational

Les questionnements multiples abordés dans l’ouvrage conduisent à évoquer certains succès objectifs auquel sont parvenus les bretons dans certains combats. Cependant, force est de constater que d’autres minorités (des Basques aux Catalans, des Écossais aux Gallois) ont obtenu davantage que certaines minorités françaises. Peut-être est-ce à mettre pour l’auteur au trait de caractère plus conciliant que combatif des Bretons ? La nécessité de s’affirmer s’impose aujourd’hui. Le dernier chapitre, à défaut d’une réponse, apporte quelques pistes avec la nécessité d’une éducation européenne de la démocratie assortie d’un idéal de dépassement supranational.

En conclusion, cette réflexion ne consiste pas à promouvoir l’utopie sécessionniste de la Grande-Bretagne mais au contraire à s’interroger sur la capacité de l’Europe à prendre en compte ses particularismes géographiques historiques de façon plus respectueuse.

Écrivain et militant breton, Yves Lainé est né dans le quartier de Chantenay, à Nantes, en 1937. Membre du CELIB dès 1970, il participa en 1972 à la création du Centre Culturel Celtique de Nantes - Kreizenn sevenadurel keltiek Naoned. La réunification de la Bretagne dans ses frontières historiques est un combat qui lui tient particulièrement à cœur. Avec Yann Poupinot et Michel François, il participa en 1974 à la création de B5 (Bretagne 5 départements), s’attachant à démontrer la pertinence politique et économique d’une région Bretagne retrouvant ses frontières historiques (Nantes compte en effet au nombre des neuf évêchés traditionnels de la Bretagne). Le combat de B5 s’est poursuivi ensuite par l’action du Comité pour l’unité administrative de la Bretagne (CUAB), aujourd’hui Bretagne réunie.

Directeur commercial du Port de Nantes Saint-Nazaire de 1967 à 1975, Yves Lainé poursuivit sa carrière pendant vingt-ans à Brittany Ferries. Président de l'Association des Écrivains Bretons, élu du Conseil culturel de Bretagne, il fut promu Chevalier de l'Ordre de l'Hermine en 2012. Auteur de nombreux ouvrages, il a notamment publié Europe rends nous la mer en 1976, L’ambition de Bretagne d’un Nantais en 2002, ainsi qu’une saga familiale en trois volets.

Michel Germain

Note: Les sous-titres sont du blogueur d'écrituriales